** Publication originale : Alex Contri de Watup TV ( lien en bas de page ) **

Invités par la galerie Artgang à venir découvrir le travail de Jamel Shabazz, le dimanche 19 février dernier, les équipes de Watup pensaient assister à une compilation de portraits de B-boys et Fly-girls, dans le New-York des années 80. Nous étions bien loin du compte…

Ainsi, l’exposition s’est transformée en une conférence de 2h30, animée par l’artiste lui même. Sur fond de diaporama diffusant les photographies fortes des années 60, 70 et 80, Jamel Shabazz est revenu sur ses influences, son environnement, ses fréquentations, mais également sur les aspects tragiques de sa vie qui ont forgé sa personnalité.

Inspiré, très jeune par la lecture d’ouvrages sociologiques traitant de la condition de l’homme noir dans la société américaine d’alors, le jeune Jamel affine son esprit et se forge sa propre opinion. Il décrira avoir la vision de son père, lui même photographe, et l’altruisme de sa mère, alors infirmière. Fruit de ces deux composantes, Jamel se dirigera tout naturellement vers la photographie…

Nous allons tenter de retranscrire les propos de Jamel Shabazz, et d’expliquer au travers de l’histoire de sa communauté, les conséquences sur son travail de photographe.

Né à Brooklyn en 1960, le jeune Jamel est témoin de la ségrégation, et du sort réservé aux afro-américains de son temps. Très jeune, il s’interroge sur les mots « racisme », « nègre »,  « lynchage », qui font alors la Une des média de l’époque. Certaines cartes postales alors en vente dans les kiosques représentent des noirs lacérés, pendus, brûlés ; certaines boutiques sont réservées aux blancs seulement. Nous sommes dans les États-Unis des années 60.

Dans son quartier de Brooklyn, se mélangent descendants d’esclaves et caribéens.  L’environnement est pauvre, simple, et difficile, mais la violence n’est pas omniprésente. Chaque quartier possède ses bandes, comme les  « Jokers », les « Bishops » ou les « Barons » qui sont en réalité des groupes de gamins désoeuvrés qui jouent et s’amusent avec les moyens mis à leur disposition, c’est à dire pas grand chose. La délinquance existe mais se résume la plupart du temps à de petites bagarres ou des larcins sans envergure.

En 1964, en pleine guerre du Viêt Nam, le nouveau président Lyndon Johnson décide de renforcer la présence américaine dans le conflit. Jamel Shabazz nous explique que bon nombre de jeunes de son quartier sont alors approchés et enrôlés par l’armée américaine. Le recrutement intensif se fera pendant presque 10 ans. En 1975, le jeune Jamel Shabazz alors âgé de 15 ans, se désolera de ne plus jamais voir certains visages familiers de son quartier revenir. Il décrit des familles éplorées, effondrées et dévastées par la perte d’un fils, d’un cousin, d’un ami.

« Blood, Brothers & Kings »

Dans le même temps, un jeune boxeur afro-américain déclare, en parlant des nord-vietnamiens : « aucun d’entre eux ne m’a jamais traité de nègre, ne m’a jamais lynché, n’a jamais lâché de chiens sur moi, et ne m’a jamais volé mon identité ». Cassius Clay, devenu Mohamed Ali pointe la condition des noirs aux États-Unis, s’attribue un nouveau nom, encourage les afro-américains à être fiers de leur identité, et à prendre conscience de leur condition. Les termes « Blood », « Brother » et « King » (en référence à Martin Luther) font alors leur apparition. Les DAP, pour Dignity and Pride (poignées de mains spécifiques) se développent de plus en plus, pour marquer l’appartenance à une communauté en plein éveil. Plus tard, les bandes jusqu’alors opposées se réorganisent, minimisent leurs rivalités, et se réunissent sous une bannière, celle de la paix, de l’amour, et de l’unité… Nous sommes en 1973, c’est la naissance de la Zulu Nation insufflée par Afrika Baambata.

Quelques adolescents de Brooklyn bercés par les déclarations de Mohamed Ali et Martin Luther King se sont renommés, afin de se créer une identité propre. Puisqu’il s’agit de faire savoir qu’un changement de nom a été opéré, certains jeunes écrivent leur nouveau pseudonyme à l’arrière de leur blouson, ou sur leur ceinture, à la place de la boucle. La « Name-plate » voit son apparition. Très présents à Brooklyn, les caribéens influencés par la présence coloniale du Royaume-Uni apportent avec eux leur style vestimentaire. Ainsi, les marques anglaises telles que Kangol et Clarks se développent chez les jeunes de Brooklyn, et par extension, du Bronx, de Harlem, et du Queens. De fait, l’uniforme du B-boy fait doucement son apparition.

Le climat est relativement tranquille à Brooklyn, malgré les problèmes et les violences propres à tout environnement social désastreux. L’héroïne est déjà bien présente depuis le milieu des années 60. Mais un ennemi de taille vient prendre le relai et se propager comme un raz-de-marrée à la fin des années 70 : le crack.

« Redonner confiance à ses frères et ses soeurs »

L’héritage rassembleur diffusé par les icônes afro-américaines est anesthésié par la drogue chez certains, et par l’argent chez d’autres. Ainsi, les « Blood », « brothers » et « Kings », signes de fraternité, de respect et de reconnaissance des membres de la communauté afro-américaine, s’estompent peu-à-peu… Jamel Shabazz nous raconte avoir vu, au sein de ses amis proches :  « les femmes perdre leur dignité, les hommes devenir agressifs ». Certains de ses proches sombrent littéralement dans l’enfer de la drogue, d’autres deviennent aveuglés par les bénéfices financiers qu’ils peuvent tirer de ce commerce, quitte à distiller la mort chez leurs frères et soeurs d’hier.

Lors de la conférence, le photographe, diffusera la photographie d’une vingtaine de ses amis décédés, soit d’over-dose, soit parce qu’assassinés par des revendeurs concurrents. À ce moment précis, Jamel Shabazz tournera le dos à son audience, retirera ses lunettes et laissera échapper quelques larmes discrètes, le visage baissé. Ce n’est qu’après avoir repris son souffle qu’il exprimera verbalement son effondrement face à la tragédie dont il a été témoin. (Il nous révèlera entre autres, que la sortie du film Scarface, en 1984 a été une publicité terrible en faveur de la drogue et des bénéfices liés à son traffic… le mal s’est d’autant plus accentué)

Alors que le crack ravage la population des quartiers les plus modestes, le photographe décide de ne pas succomber à la fatalité et entreprend de redonner de la fierté et de la beauté aux habitants de son quartier. Ainsi, il arpente les rues de Brooklyn, à la recherche de visages, de dégaines et d’attitudes, flattant systématiquement ses sujets avec sincérité : « ma soeur, tu es belle, ton visage rayonne, laisse moi immortaliser ta beauté en te prenant en photo ». Jamel Shabazz donne, lorsque l’opportunité se présente, une copie de ses clichés à ses protagonistes. Le photographe expliquera avoir voulu redonner confiance à ses frères et ses soeurs moqués, rabaissés et diminués par les propos racistes d’une Amérique blanche.

Les poses des sujets de Jamel Shabazz peuvent faire penser à des « phases » (attitudes gestuelles) de B-boys, il n’en est rien. Le photographe nous expliquera que se dresser, de trois-quart, les bras croisés et la tête haute est un signe de dignité ré-appropriée, avant d’être une posture de smurf ou de break-dance.

Les mains levées, touchant par l’index les deux côtés du crâne symbolisent la prise de conscience ; le savoir est une arme

« Beaucoup sont décédés, d’autres ont perdu leur dignité »

Si les sujets choisis par Jamel Shabazz lors de ses « reportages » à Brooklyn sont sincères, c’est que l’approche du photographe l’est tout autant. Il expliquera que dans ses deux premiers livres, la majorité des protagonistes sont des amis ou des connaissances de son quartier. « Beaucoup sont décédés, d’autres ont perdu leur dignité, laissant derrière eux une femme, des enfants ». Parmi eux, un jeune homme dont la seule photographie existante de son père à été réalisée par le photographe ; mais également cette femme, laissée veuve et mère d’un orphelin dont le mari s’est fait assassiné en tentant de braquer une « crack-house »…

Jusqu’à aujourd’hui, l’artiste ne se résigne toujours pas, malgré les tragédies qui ont ponctué sa vie, à abandonner les siens. Il continue de donner de l’amour, de distiller un message de paix autour de lui, et d’élever les consciences. Bien qu’il ait été consulté par la production du film American Gangster, avec Denzel Washington, afin de fournir du matériel photographique permettant des reconstitutions d’époque, Jamel déclina la proposition, estimant ne pas vouloir participer à la réalisation d’un film faisant l’apologie du commerce de la drogue.

Jamel Shabazz est une personnalité dans sa communauté, et même au-delà. Il entretien des relations étroites avec les habitants de son quartier, et tente de venir en aide aux plus jeunes en leur donnant des cours d’échec. Il estime que le jeux prépare l’esprit à affronter la vie, considérant que dans les deux cas, il faut faire preuve de sacrifice, de compromis, de prise de décision et de stratégie… une vision sur le long terme en somme… Il deviendra également professeur de photographie, enseignant à ses élèves les techniques photographique, en essayant de développer leur conscience sociale

Nous retiendrons de la conférence de Jamel Shabazz, une vision animée par des valeurs humanistes, malgré les moments terribles qu’il a connu. Le personnage est habité, passionné par son discours, parfois mélancolique, mais toujours optimiste.  Il s’agite et parle fort ! Il parle juste, il parle vrai… faisant varier les tonalités de son discours avec maestria. Derrière l’objectif comme sur scène, Jamel Shabazz est un prêcheur pour qui : « Love is the answer »!

** Publication originale : Alex Contri de Watup TV **